À l’OCDE, Tadashi Matsumoto travaille depuis plusieurs années sur les politiques territoriales d’adaptation et de résilience face au changement climatique, avec une attention croissante portée au stress hydrique urbain. Son expertise internationale éclaire les liens entre urbanisation, gouvernance de l’eau et rôle du secteur de la construction dans la transition vers une gestion plus durable des ressources en eau.
Pouvez-vous nous donner un aperçu des régions du monde touchées par le stress hydrique, ainsi que des causes de cette situation ?
Le changement climatique intensifie les épisodes de sécheresse et renforce la tendance selon laquelle « les régions humides deviennent plus humides et les régions sèches plus sèches ». Les zones déjà arides ou semi-arides sont donc les plus exposées, notamment l’Europe du Sud, l’Afrique du Nord, le Moyen-Orient, une grande partie de l’ouest des États-Unis et du Mexique, ainsi que l’Australie centrale et méridionale.
D’ici le milieu du siècle, près de la moitié de la population urbaine mondiale devrait être confrontée à la pénurie d’eau, exposant un milliard de personnes supplémentaires à des risques significatifs en matière de sécurité hydrique. Aujourd’hui déjà, un quart de la population mondiale subit chaque année un stress hydrique extrêmement élevé, consommant presque toutes les ressources en eau disponibles.
Dans quelle mesure le stress hydrique devient-il aujourd’hui une composante de plus en plus centrale des enjeux de résilience urbaine ?
Le stress hydrique devient rapidement une dimension centrale de la résilience urbaine, au même titre que l’énergie et l’atténuation du changement climatique. D’ailleurs, les contraintes sur la ressource en eau ont le potentiel de devenir un moteur majeur d’innovation dans le secteur de la construction, de la même manière que la transition énergétique a transformé l’architecture et les matériaux au cours de la dernière décennie.
La rareté de l’eau affecte non seulement l’approvisionnement en eau potable, mais aussi le fonctionnement des systèmes énergétiques – par exemple la production hydroélectrique et le refroidissement des centrales thermiques et nucléaires – ainsi que la sécurité alimentaire, via ses impacts sur la production agricole.
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Un message clé de mes travaux à l’OCDE est que l’eau doit être gérée à l’échelle fonctionnelle : les limites hydrologiques coïncident rarement avec les frontières administratives, rendant la coopération intercommunale indispensable.
Ces défis montrent pourquoi une approche systémique est essentielle. Les enjeux liés à l’eau sont interconnectés aux infrastructures de gestion des eaux pluviales, à l’aménagement du territoire, aux modes de gouvernance, aux comportements des communautés et à leurs écosystèmes.
En matière de construction, quels leviers peuvent selon vous contribuer à réduire la pression sur les ressources en eau – matériaux, conception, régulation des usages ?
Les matériaux et la conception constituent des leviers importants pour réduire la pression sur les ressources en eau, notamment grâce à des équipements et appareils bien conçus qui minimisent la consommation. Les outils numériques, tels que les compteurs intelligents et le suivi en temps réel, peuvent renforcer de manière significative les économies d’eau.
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La mise à jour des codes du bâtiment afin d’imposer des solutions sobres en eau dans les constructions neuves et les rénovations lourdes peut permettre d’ancrer des économies à long terme.
Les villes peuvent aller plus loin en intégrant directement la réutilisation de l’eau dans les règles d’aménagement. Cela inclut l’intégration du recyclage des eaux grises dans les exigences de planification et la promotion de la récupération des eaux de pluie dans les nouveaux bâtiments lorsque les conditions locales s’y prêtent.
Au début de votre carrière, vous avez travaillé sur le concept de « ville compacte », notamment sur l’optimisation de l’empreinte foncière des bâtiments et des infrastructures. Pensez-vous que ce concept puisse être bénéfique à la gestion des ressources en eau ?
Le développement compact présente des avantages importants pour la gestion de l’eau en ville : l’optimisation des infrastructures hydrauliques sur des zones plus concentrées réduit les risques de fuites et de pertes dans les réseaux, et les formes d’habitat plus denses créent des économies d’échelle rendant plus viables la réutilisation des eaux grises ou les systèmes partagés de récupération des eaux de pluie.
En limitant l’étalement urbain, le développement compact libère également de l’espace pour les parcs et les solutions fondées sur la nature, essentielles à la recharge des nappes phréatiques et à l’atténuation du stress hydrique lié à l’artificialisation des sols.
Plusieurs villes, notamment en Asie et en Europe, expérimentent la gestion des eaux grises et des systèmes de collecte décentralisés. D’après votre expérience au Japon et à l’OCDE, quels sont les freins – politiques ou économiques – qui ralentissent encore l’adoption de ces solutions ?
Les systèmes décentralisés de gestion des eaux grises restent difficiles à déployer à grande échelle en raison de plusieurs obstacles politiques, économiques et institutionnels.
Tout d’abord, les contraintes économiques sont importantes. Chaque bâtiment nécessite des équipements dédiés, une maintenance sur site et parfois des surfaces supplémentaires, ce qui augmente les coûts d’investissement et d’exploitation.
Un deuxième obstacle tient à la perception du public. Les eaux grises sont souvent perçues comme « sales » ou dangereuses, ce qui limite leurs usages socialement acceptables.
Enfin, ces systèmes posent des défis en matière de gouvernance et de planification. Une planification intégrée, des protocoles de partage de données et des obligations de reporting plus claires sont donc essentiels.
À l’horizon 2035, pensez-vous que les contraintes pesant sur les ressources en eau pourraient devenir un véritable moteur d’innovation pour le secteur de la construction, de la même manière que la transition énergétique a transformé l’architecture et les matériaux au cours des dix dernières années ?
Oui, les contraintes liées aux ressources en eau ont le potentiel de devenir un moteur majeur d’innovation dans le secteur de la construction, de façon très similaire à la manière dont la transition énergétique a remodelé l’architecture et les matériaux au cours de la dernière décennie.
Avec la bonne combinaison de réglementations et d’incitations, des pratiques aujourd’hui considérées comme avancées, telles que l’intégration de systèmes de réutilisation des eaux grises dans les grands bâtiments, pourraient rapidement devenir des standards de la construction neuve.
L’innovation émerge également à l’échelle du logement. Les pommeaux de douche à faible débit et les toilettes à double chasse sont désormais la norme dans la plupart des bâtiments neufs, et les lave-vaisselle modernes consomment généralement beaucoup moins d’eau que la vaisselle faite à la main.
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