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Pour l’architecte française Sonia Vu, associée d’Encore Heureux Architectes, le défi majeur des villes reste celui de l’habitabilité, dans un contexte de changement climatique et de tensions sociales. Mais à condition de savoir les transformer, ces villes peuvent selon elle devenir de véritables refuges pour les populations. Une transformation que l’architecte envisage en mobilisant l’existant : les ressources et savoir-faire d’un territoire, l’engagement de ses habitants, mais aussi sa mémoire.
Quel est le rapport que vous entretenez, à titre personnel, avec les villes ? Qu’est-ce qui fait qu’une ville est un endroit où vous aimez vivre ?
J’ai grandi en ville, dans des quartiers populaires marqués par une forte diversité sociale et culturelle. C’est cette richesse et cette densité qui m’attire dans les villes.
Je suis aussi très sensible à la beauté des lieux, au point de changer parfois d’itinéraire pour emprunter une rue que je trouve plus agréable. Mais une ville pour moi ne doit pas juste être belle, elle doit être vivante. Cela a influencé ma manière de concevoir l’architecture. Je crois à des bâtiments qui ne sont pas figés, capables de s’adapter dans le temps.
Avec le changement climatique, le premier défi est celui de l’habitabilité. Les villes sont parfois présentées comme faisant partie du problème, mais je pense qu’elles peuvent aussi devenir des refuges face aux défis écologiques et sociaux. Les villes doivent donc s’adapter.
À Paris (France), les récents épisodes de canicule ont montré combien certains espaces de respiration sont devenus essentiels : végétation, ombre, îlots de fraîcheur, voire lieux de baignade. La ville doit intégrer de nouvelles conditions pour rester désirable et habitable.
Mais l’habitabilité est aussi sociale. La ville est historiquement un lieu de diversité et de rencontres. Il faut préserver cette mixité et des espaces où l’on puisse simplement être ensemble : des communs, gratuits, accessibles à tous, sans obligation de consommer.
Cela se joue à plusieurs échelles : le logement comme refuge personnel, le quartier avec ses services du quotidien, puis les espaces que nous partageons comme les écoles, les équipements publics, les rues et les places.
L’architecte doit répondre à ces enjeux tout en tenant compte de l’empreinte environnementale des projets. La réhabilitation, le réemploi ou les matériaux biosourcés sont autant de leviers pour y parvenir. Mais il n’existe pas de recette unique et le choix dépend du territoire, du programme, du budget.
Pour moi, l’architecture durable consiste notamment à apporter la réponse la plus adaptée à un contexte donné, en répondant aux besoins sociaux tout en respectant les limites écologiques, entre un plancher social et un plafond écologique.
Développé par l’économiste britannique Kate Raworth, le modèle du « donut » définit un « espace sûr et juste », où bien-être humain et préservation de la planète peuvent coexister : au-dessus d’un plancher social, qui garantit la satisfaction des besoins essentiels de chacun, et en dessous d’un plafond écologique, qui correspond aux limites planétaires à ne pas dépasser.
Comment les villes influencent-elles votre travail d’architecte ? Comment prenez-vous en compte le contexte, l’identité et les ressources propres à la ville dans laquelle vous intervenez ?
Le territoire n’est pas forcément une contrainte. Il peut devenir un fil conducteur créatif.
Pour une école maternelle et élémentaire que nous concevons à Marseille (France), la présence de carrières de pierre à proximité nous a fait opter pour une structure en pierre porteuse utilisant une pierre extraite localement. L’idée n’était pas de décider à l’avance que nous voulions construire en pierre, en bois ou en terre, mais de comprendre ce qui avait du sens dans ce lieu précis.
Et les ressources d’un territoire ne sont pas seulement ses matériaux. Ce sont aussi ses entreprises, ses savoir-faire, ses connaissances et ses habitants.
Avec les Ateliers Médicis à Clichy-sous-Bois–Montfermeil (France), on a voulu promouvoir cette logique que je qualifie de durabilité humaine. Pour cet important équipement culturel, nous voulions que le processus de construction lui-même soit connecté au territoire. Nous avons donc divisé le projet en lots distincts afin qu’ils puissent être accessibles à de plus petites entreprises présentes localement, nous avons travaillé avec un coordinateur local de l’insertion professionnelle et des lycées professionnels, et avons créé un lot d’insertion spécifiquement destiné aux femmes.
Nous avons aussi ouvert le chantier à plusieurs reprises aux habitants. L’idée était de leur permettre de voir le bâtiment grandir et de s’approprier progressivement le projet. Au moment de l’ouverture, certains habitants l’auront déjà visité plusieurs fois. D’une certaine manière, le bâtiment leur appartiendra déjà. C’est essentiel, car consacrer des ressources à un bâtiment déconnecté de ses usagers n’est pas durable. Si les gens se l’approprient, l’utilisent, le respectent et s’y investissent, c’est une autre forme de durabilité : une durabilité des usages.

Dans quelle mesure l’architecte peut-il contribuer à façonner une ville ?
L’architecture doit selon moi accompagner la transformation d’une ville sans effacer son histoire. Même lorsque des bâtiments disparaissent, certaines de leurs traces matérielles peuvent subsister dans la nouvelle architecture.
Dans la ville de Clichy-sous-Bois–Montfermeil, la rénovation urbaine entraîne la disparition de bâtiments qui ont fait partie de la vie des habitants pendant des décennies. Aux Ateliers Médicis, nous avons fait le choix de récupérer des éléments en terrazzo du site existant, pour les intégrer dans l’escalier monumental du nouveau bâtiment. Les habitants en ont été très touchés, car pour eux, il s’agissait d’une partie de leur histoire que nous avions préservé.
L’architecte a ainsi la capacité à créer une forme de continuité : la ville change, mais certaines traces de son histoire et de la vie de ses habitants demeurent dans les nouveaux lieux. En ce sens, le réemploi possède aussi une dimension patrimoniale et émotionnelle.
De quoi avez-vous besoin en tant qu’architecte pour jouer pleinement votre rôle au service des villes ?
Ce dont nous avons le plus besoin, c’est d’apprendre les uns des autres sur la manière de rendre l’innovation possible.
Les villes, on l’a dit, doivent se transformer dans un contexte d’adaptation au dérèglement climatique et de nouveaux usages. Les architectes se doivent donc d’innover pour répondre à ces défis. Or l’innovation ne peut émerger et se propager que dans des contextes de collaboration et d’échanges.
Notre Lycée des Métiers du Bâtiment à Mayotte en est un bon exemple. Pour utiliser des blocs de terre comprimée (BTC) dans un contexte soumis à des contraintes sismiques et cycloniques, nous avons dû nous appuyer sur des partenaires disposant de savoir-faire locaux, expérimenter ensemble, caractériser le matériau et sa mise en œuvre, puis établir les conditions techniques permettant son utilisation.

Ce travail collectif ne bénéficie pas seulement au projet : il crée des connaissances et des solutions que d’autres peuvent ensuite s’approprier et reproduire. C’est pour cette raison que les échanges internationaux entre architectes et professionnels de la construction, tels que le Symposium de Chicago organisé prochainement par la Villa Albertine, sont si utiles. Les contraintes techniques et les réglementations peuvent différer d’un pays à l’autre, mais les questions sont souvent similaires. Lorsque je rencontre des architectes qui travaillent ailleurs, ce qui m’intéresse n’est pas nécessairement de reproduire leur solution. C’est de comprendre leur démarche : comment avez-vous réussi à le faire ? Quels obstacles avez-vous rencontrés ? Qu’avez-vous dû inventer ou changer ?
« Nous avons besoin d’apprendre les uns des autres sur la manière de rendre l’innovation possible. »