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Pour Monica Chadha, le rôle de l’architecte ne se limite pas à concevoir des bâtiments : il s’agit aussi de façonner la ville et d’améliorer le quotidien de ses habitants. Fondatrice de Civic Projects Architecture, agence basée à Chicago, elle associe durabilité environnementale et sociale, avec une attention particulière portée aux besoins des communautés. De ses projets de réhabilitation dans le South Side de Chicago au musée du Obama Presidential Center, son travail montre comment l’architecture peut façonner les quartiers et connecter les communautés locales au monde qui les entoure.

Quel est le rapport que vous entretenez, à titre personnel, avec les villes ? Qu’est-ce qui fait qu’une ville est un endroit où vous aimez vivre ?
J’ai grandi à Ottawa, au Canada, et j’ai toujours aimé les villes denses, où il y a beaucoup de monde et d’activités. Ce qui compte pour moi, c’est de pouvoir me déplacer facilement : marcher, utiliser les transports en commun et trouver tout ce dont on a besoin dans son propre quartier.
Cette mobilité et cette proximité façonnent notre manière de vivre la ville. Lorsqu’on peut se déplacer facilement et trouver ce dont on a besoin près de chez soi, cela change notre relation avec nos amis et nos voisins. La ville devient un lieu de rencontres.

Quels sont les principaux défis en matière de durabilité auxquels les villes doivent répondre ?
L’une des choses que j’ai comprises il y a plusieurs années, c’est que la durabilité ne se limite pas aux enjeux environnementaux. La durabilité sociale est tout aussi importante, en particulier dans les quartiers défavorisés, où se déroule une grande partie de notre travail. Les deux dimensions sont étroitement liées.
Dans le logement, par exemple, améliorer l’isolation et l’efficacité énergétique permet non seulement de réduire l’impact environnemental d’un bâtiment, mais aussi de diminuer les dépenses d’énergie et de chauffage pour ses habitants.
Pour moi, la pérennité d’un bâtiment est à la fois environnementale et sociale. Elle tient à la manière dont il est construit, en privilégiant notamment les matériaux locaux lorsque c’est possible, mais aussi à sa capacité à répondre durablement aux besoins de ses habitants. L’objectif est de concevoir des bâtiments qui puissent continuer à être utilisés pendant des décennies, sans devoir être constamment transformés.
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Comment les villes influencent-elles votre travail d’architecte ? Comment prenez-vous en compte le contexte, l’identité et les ressources propres à la ville dans laquelle vous intervenez ?
Tout d’abord, en tant qu’architectes travaillant en ville, nous devons penser au-delà du bâtiment lui-même. Les habitants ont aussi besoin de lieux où faire leurs courses, manger, se promener, se rencontrer et passer du temps. Pour moi, l’architecture durable doit être pensée à l’échelle du quartier, et pas seulement à celle du bâtiment.
Cela signifie également s’intéresser à ce que la ville possède déjà et réfléchir à la manière de redonner une nouvelle fonction aux bâtiments existants, plutôt que de toujours repartir de zéro. À Chicago, certains bâtiments sont toujours debout, mais n’ont plus d’usage. Leur donner une nouvelle fonction peut répondre à la fois aux enjeux de durabilité environnementale et sociale.
Enfin, la concertation avec les habitants est essentielle. On ne peut pas simplement implanter dans un quartier un projet intégrant les solutions durables les plus avancées et dire : « il est durable ». Il faut aussi que les habitants se sentent concernés et se l’approprient. Car lorsqu’un lieu répond à leurs besoins réels, ils sont davantage susceptibles de l’utiliser, d’en prendre soin et de contribuer à sa pertinence au fil du temps.
C’est pourquoi nombre de nos projets commencent avant même qu’il y ait un bâtiment. Nous échangeons avec les habitants et leur demandons : De quoi avez-vous besoin ? Qu’est-ce qui manque ? Que souhaitez-vous pouvoir faire ici ? L’architecture naît ainsi de la compréhension de la manière dont les habitants vivent leur quartier et de la conception d’espaces capables de répondre à leurs besoins sur le long terme.
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Dans quelle mesure l’architecte peut-il contribuer à façonner une ville?
Je pense que les architectes peuvent contribuer à façonner les villes de plusieurs manières. D’abord, en travaillant à différentes échelles. Un projet peut répondre aux besoins d’un quartier tout en contribuant à la ville dans son ensemble, et parfois aller bien au-delà, en créant des connexions qui dépassent les limites de la ville.
Le Obama Presidential Center en est un bon exemple. Le campus est profondément ancré dans le South Side de Chicago, tout en accueillant des visiteurs venus de tout le pays et du monde entier. Il peut ainsi relier le quartier à un public beaucoup plus large et créer des passerelles entre les habitants et des visiteurs venus du monde entier.

L’architecture peut aussi inscrire certaines valeurs dans l’espace urbain. Au Obama Presidential Center, les notions d’engagement citoyen, d’inclusion et de responsabilité collective ont guidé le projet dès ses débuts. Des ateliers menés avec des lycéens et des habitants du quartier ont permis d’aborder des questions telles que l’émancipation, la justice et l’égalité.
L’idée du « Me to We », qui consiste à passer de l’expérience individuelle à l’engagement collectif, se traduit également dans le musée à travers une conception inclusive, qui rend ces valeurs concrètes dans la manière dont les visiteurs découvrent et utilisent les espaces : les contenus peuvent être appréhendés par la vue, le son, la langue des signes et le toucher.
Enfin, les architectes peuvent contribuer à élever les standards de durabilité des villes dans lesquelles ils travaillent. En réalisant des projets affichant des niveaux de performance plus élevés en matière d’énergie, d’eau, de matériaux ou de paysage, nous pouvons établir de nouvelles références et contribuer à faire progresser la construction durable.


De quoi avez-vous besoin en tant qu’architecte pour jouer pleinement votre rôle au service des villes ?
La durabilité doit être une responsabilité partagée à toutes les étapes du processus de construction. En tant qu’architectes, nous pouvons concevoir un bâtiment performant, prescrire une isolation ou des vitrages adaptés, mais chaque acteur impliqué doit comprendre en quoi son travail contribue à la performance globale du bâtiment. Un petit interstice entre une fenêtre et un mur, par exemple, peut compromettre la performance de l’ensemble de la paroi. Nous devons aller au-delà d’une approche où chacun se contente d’être responsable de sa propre partie du bâtiment.
Cette responsabilité à long terme s’applique également aux promoteurs. Ce qui est constructible et abordable aujourd’hui ne peut pas être le seul critère à prendre en compte. Nous devons aussi réfléchir à la manière dont les matériaux et les systèmes fonctionneront dans le temps, en particulier lorsque quelqu’un d’autre habitera finalement le bâtiment et en assumera les factures d’énergie et de chauffage.
Le financement et la réglementation jouent également un rôle important pour rendre les choix durables possibles. À Chicago, certains programmes contribuent à financer des améliorations telles que l’électrification ou l’isolation, mais si les habitants doivent avancer les frais et attendre d’être remboursés, beaucoup ne peuvent tout simplement pas se permettre d’y participer. Nous avons travaillé avec un programme de la Community Investment Corporation qui versait directement les sommes dues à l’entreprise chargée de l’isolation, supprimant ainsi cet obstacle financier initial. Ce type de mécanisme peut faire une réelle différence. La réglementation peut aussi parfois être nécessaire : si nous savons que les logements doivent évoluer vers l’électrification, par exemple, il faut se demander pourquoi de nouveaux bâtiments sont encore construits avec des conduites de gaz.
Enfin, nous avons besoin de méthodes d’évaluation de la durabilité qui reconnaissent davantage la valeur de ce qui existe déjà. Les certifications peuvent encourager une démarche responsable, mais elles peuvent aussi poser des difficultés dans les démarches de réhabilitation. Sur certains de nos projets, les systèmes de chaudières existants fonctionnaient encore parfaitement. Les conserver nous faisait perdre des points en matière de durabilité, tandis que retirer un système encore fonctionnel pour le remplacer par un nouveau système électrique pouvait nous permettre d’obtenir la certification. Parfois, le choix le plus responsable consiste justement à ne rien remplacer. Comment reconnaître la valeur, en matière de durabilité, de la conservation de ce qui existe déjà ?