Circularité : quand la terre vaut de l’or

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La terre d’excavation est une ressource véritablement durable, utilisable pour les nouvelles constructions comme pour les rénovations.

Circularité
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Durée de lecture : 5 min 5 min
14/02/2024

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Et si, pour encourager une construction plus durable, la solution se trouvait… sous nos pieds ? La terre d’excavation, traditionnellement assimilée à un déchet sur les chantiers, devient une ressource précieuse dès lors que l’on adopte une approche circulaire. Cette solution constructive innovante, écologiquement et économiquement viable, mériterait d’être davantage reconnue.

La terre excavée offre à l’industrie du bâtiment une solution hybride : non seulement elle permet de réduire la dépendance aux ressources naturelles — comme le sable et les agrégats — mais ses propriétés contribuent à la construction de bâtiments performants et confortables — inertie thermique, régulation hygrométrique, capacité à stocker la chaleur, pour n’en citer que quelques-unes. Grâce à la terre d’excavation, il devient possible de construire des murs et des sols qui gardent les espaces frais l’été et chauds l’hiver, régulent les niveaux d’humidité et purifient l’air, tout en permettant d’importantes réductions de carbone.

Au cœur du quartier des biotechnologies de Londres, Tribeca, projet de développement à usage mixte a été imaginé par le cabinet Bennetts Associates, s’impose comme le premier chantier d’envergure à recourir à la terre excavée comme matériau de construction.

À Londres (UK), le projet Tribeca a utilisé plus de 12 000 blocs de terre pour réaliser le mur d’enceinte du sous-sol.

« Jusqu’alors, nous devions payer des centres d’enfouissement pour traiter la terre extraite de nos chantiers », explique Nikolay Shahpazov, architecte associé chez Bennetts Associates. « Plutôt que de recourir au béton, nous avons eu l’idée de valoriser cette terre afin de la transformer en blocs exploitables », ajoute-t-il.

Le sol est étudié de près pour garantir la qualité et les performances du futur bâtiment. Un échantillon est d’abord prélevé pour s’assurer qu’il n’est pas contaminé. Ensuite, les blocs sont soumis à une série de tests techniques (compression, résistance au feu). Dans le cas du projet Tribeca, l’argile extraite a permis d’obtenir des blocs de terre performants et solides, aussitôt mis en production.

Aucun matériau n’offre mieux que la terre la masse nécessaire pour les murs, les finitions et les sols, tout en étant aussi disponible.

Nikolay Shahpazov, architecte associé chez Bennetts Associates
L’utilisation de la terre excavée s’inscrit dans une démarche circulaire. Ici le détail du processus d’excavation conçu par le cabinet d’architectes Bennetts Associates. 1. Déconstruction du bâtiment. 2. Récupération des blocs de terre. 3a. Réutilisation pour fabriquer de nouveaux blocs de terre. 3.b. Retour à la terre

10 fois moins d’émissions carbone

Le recours à ces blocs — extraction de la terre, transport vers le site de fabrication, transformation en blocs de construction, acheminement sur le chantier — émet 10 fois moins de carbone que le recours à des blocs de béton. « Cela rend possible un changement de grande ampleur. Si chaque nouveau bâtiment représente seulement un dixième des émissions émises actuellement, alors nous sommes indéniablement sur la bonne voie. Nous espérons que ce projet inspirera d’autres acteurs », déclare Nikolay Shahpazov.

Les qualités de la terre d’excavation ne manquent pas : cette ressource véritablement durable est employable pour les nouvelles constructions comme pour les rénovations. En fin de cycle de vie, la terre excavée peut également être réutilisée ou bien renfouie. Enfin, son coût s’avère comparable à celui des blocs de construction traditionnels.

Des initiatives à travers le monde

De plus en plus d’acteurs de la construction se positionnent en faveur de ce nouveau matériau, considéré comme une solution durable. En Belgique et en France, des entreprises comme BC Materials, Amàco et Cycle Terre développent des produits similaires pour leurs marchés respectifs. La technique est encore plus courante dans les pays du Sud, où les architectes tirent parti de cette pratique ancienne pour construire à partir des ressources locales. En 2001, l’architecte Diébédo Francis Kéré, lauréat du prix Pritzker, a construit sa première école dans l’Est du Burkina Faso avec de l’argile, combinée à du ciment pour fabriquer les briques. En Inde, le Studio Mumbai a construit en 2010 la Copper House II en utilisant de la terre excavée pour créer un puits artésien (duquel l’eau jaillit spontanément sans besoin d’utiliser une pompe). Il ne s’agit là que de quelques projets parmi une longue liste de structures érigées à l’aide de terres excavées.

Cependant, changer les pratiques de toute une industrie ne peut se faire du jour au lendemain. Dans le secteur de la construction, les transitions constituent des processus lents, qui nécessitent une adaptation de l’ensemble des parties prenantes, formées aux techniques de construction utilisant le béton, l’acier et le verre. « L’industrie n’est pas encore prête », regrette Nikolay Shahpazov. « Nous avons une certaine tendance à rester dans notre zone de confort, mais la situation s’améliore progressivement », conclut-il.

Crédits photos: © stevecoleimages via iStock.com © Will Claxton / Urban R © Bennetts Associates

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