Construire modulaire et réversible : 5 exemples européens qui rendent la ville plus circulaire

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Au cœur de la forêt néerlandaise, cet immeuble à ossature bois conçu pour la Banque Triodos a été pensé de façon réversible par Rau Architecten ©Ossip (Zeist, Pays-Bas)

Circularité
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10/06/2024

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En Europe, le contexte réglementaire se couple à l’accélération des effets du réchauffement climatique pour convaincre toujours plus d’acteurs du bâtiment d’inscrire leurs projets de construction dans une démarche circulaire. Face à ce constat, les approches constructives modulaires et réversibles constituent de véritables atouts, en permettant d’offrir plusieurs vies à un même bâtiment, à moindre coût financier, mais surtout environnemental.

D’ici à 2030, notre planète devrait compter 2,5 milliards de citadins en plus. Pour accueillir ces nouveaux urbains, les villes vont devoir s’équiper de toujours plus de logements, d’écoles, de commerces et de services… Le tout dans un contexte d’urgence climatique toujours plus prégnante. Face à ce défi, il n’est plus envisageable de construire sans fin. Ou de n’avoir pour seule alternative que de coûteuses opérations de réhabilitation. Alors pour être durable sur les plans environnementaux et financiers, le secteur de la construction va devoir être astucieux. Et même : se réinventer – plus question d’être tenu responsable de 50 % de l’utilisation des ressources naturelles et de 37 % des émissions de CO2 dans le monde. La bonne nouvelle, c’est que la modularité et la réversibilité sont des outils très efficaces pour rendre nos bâtiments – réhabilités ou neufs – enfin véritablement circulaires. 

La preuve avec 5 projets qui ont vu le jour aux quatre coins de l’Europe.

Construire réversible, pour s’adapter aux mutations de la ville

Aujourd’hui bureaux, demain logements : les immeubles Black Swans bénéficient de façades porteuses qui facilitent cette réversibilité ©Anne Démians & Icade (Strasbourg, France)

Construire réversible, c’est imaginer des « immeubles à destination indéterminée » – un label imaginé et déposé par l’architecte française Anne Démians et le promoteur Icade. Une approche cruciale de recyclabilité immobilière alors que les villes traversent des cycles de mutation de plus en plus rapides, et qu’avec elles, les besoins et usages des bâtiments changent. Et c’est exactement pour répondre à cet enjeu de flexibilité architecturale que le promoteur Icade et Anne Démians ont conçu le projet Black Swans, à Strasbourg (France) : trois bâtiments qui sont aujourd’hui aménagés en bureaux et hôtel, mais qui, demain, pourront être transformés très simplement en logements. Une mutation qui se fera à moindre coût, sans intervention sur le gros œuvre, tout simplement parce que les immeubles Black Swans ont été conçus sans usage spécifique.

« La qualité d’un logement et d’un bureau sont très proches. Il serait temps de considérer que nos espaces domestiques ont besoin de lumière.1»

Anne Démians, architecte.

Construction réversible, construction modulaire ? Définitions

Construction réversible : bâtiment conçu pour servir plusieurs usages sur toute sa durée de vie (du professionnel, vers du résidentiel, et vice versa), sans nécessiter de démolition grâce à sa structure « universelle » et des éléments de second œuvre faciles à démonter.

Construction modulaire : bâtiment préfabriqué, conçu « en amont » en usine selon un cahier des charges spécifique, et transporté directement sur site pour être combiné à d’autres éléments préfabriqués qui, ensemble, formeront un bâtiment. La préfabrication est, par définition, modulable à l'envie et s’adapte facilement aux besoins actuels et futurs.

Construire modulaire, pour plus de maîtrise

À Rugby (Royaume-Uni), TopHat a construit 38 maisons pour Urban & Civic. Particularité : elles ont été bâties sur une étroite bande de terrain sans transiger sur les exigences de performances environnementales ©TopHat

La construction de maisons traditionnelles n’est pas une mince affaire car les aléas sont nombreux, qu’il s’agisse de surprises sur le site de construction, d’intempéries, d’expertises parfois difficiles à mobiliser ou d’une chaîne d’approvisionnement exigeante. Les conséquences : des coûts qui grimpent en flèche, des délais qui s’allongent et un vrai impact sur la qualité.

L’une des réponses à cette infinité de variables est le contrôle offert par la construction hors-site : la préfabrication. Loin des clichés et de la médiocre qualité qu’on leur a souvent reprochés, les nouvelles solutions préfabriquées permettent plus de contrôle aux maîtrises d’ouvrage et maîtrises d’œuvre. Elles offrent en effet la possibilité de contrôler la qualité des modules directement en usine, avant la construction, une meilleure planification de la construction sur site, mais surtout un assemblage rapide sur les chantiers, avec moins de compétences requises et une réduction significative des risques d’accidents.

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Au Royaume-Uni, le constructeur TopHat s’est spécialisé dans la conception et la production de maisons modulaires de haute qualité – à la fois abordables et particulièrement efficaces sur le plan énergétique. Selon eux, « la construction modulaire permet de s’adapter aux besoins changeants, tout en offrant une option durable et circulaire pour l’avenir de la construction. » La construction modulaire émettrait 45 % de CO2 en moins comparé aux méthodes constructives traditionnelles selon une étude menée conjointement par des scientifiques de l’Université de Cambridge et de l’Université Napier d’Edinburgh. Une performance permise par une importante réduction des déchets et des déplacements inhérents à la préfabrication des modules sur mesure en usine.

Des bâtiments envisagés aussi comme des banques de matériaux

Et si le bâtiment d’aujourd’hui était pensé dès sa conception pour servir de banque de matériaux à celui qui le remplacera ? C’est ainsi que des agences d’architecture commencent à raisonner.

Au cœur de la forêt néerlandaise, cet immeuble à ossature bois conçu pour la Banque Triodos a été pensé de façon réversible par Rau Architecten ©Ossip (Zeist, Pays-Bas)

À Amsterdam, chez RAU Architecten, l’approche des bâtiments est clairement circulaire : « Nous voyons chaque bâtiment comme une combinaison temporaire de produits, de composants et de matériaux avec chacun une identité précise et documentée », explique le cabinet néerlandais. Une vision circulaire qui s’incarne très concrètement dans un immeuble de bureaux conçu pour la Triodos Bank à De Reehorst, aux Pays-Bas. Ce bâtiment a été imaginé comme une banque de matériaux, dont tous les éléments matériels ont été indexés et référencés sur la plateforme Madaster, afin d’être revendus à l’avenir, si l’immeuble devait être détruit. « Le bâtiment a littéralement été assemblé avec 165 312 vis. Cela signifie que lors du démantèlement du bâtiment, le potentiel circulaire peut être activé à 100 % sans perte de valeur des matériaux, des composants et des produits », explique RAU Architecten.

Le nouveau siège de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) a été pensé de façon circulaire, en mettant l’accent sur la performance énergétique et l’impact carbone, mais aussi sur la qualité de l’air, de l’eau, de l’acoustique et de l’éclairage, qui seront continuellement vérifiées tout au long de la vie du bâtiment (Londres, Royaume-Uni) ©Perkins&Will

Une approche « magasin de bricolage » dans laquelle la branche londonienne de la grande agence d’architecture Perkins&Will s’est engagée pleinement, en se lançant dans la création d’une base de données de matériaux durables pour ses projets d’architecture d’intérieur. Un outil interne destiné à s’ouvrir prochainement à l’ensemble des professionnels travaillant sur des rénovations et des aménagements. 

« Une grande partie de notre approche consiste désormais à concevoir pour le désassemblage et à envisager des conceptions réversibles »

Adam Strudwick, Principal Workplace chez Perkins & Will à Londres

« Plutôt que de considérer les bâtiments ou les espaces intérieurs comme des produits finis, nous devons penser chaque bâtiment comme une sorte de magasin de bricolage dans lequel piocher pour le projet suivant, et le suivant et celui d’après encore. Les produits et les matériaux ont souvent une durée de vie plus longue que l’espace dans lequel ils sont utilisés, ce qui crée une opportunité évidente de réutilisation. Comprendre cela conduira à un changement radical dans les méthodes de construction et les matériaux que les concepteurs envisageront d’utiliser. Cela nous encouragera également à nous concentrer davantage sur la réutilisation plutôt que sur le simple recyclage », conclue-t-il.

Valoriser le patrimoine

La Maison de Montmollin-Merveilleux dite « Le Pertuis » a été rénovée de façon circulaire – un moyen utile d’optimiser les performances du bâtiment, tout en préservant ses caractéristiques historiques (Neufchâtel, Suisse). ©Lutz Architectes

La réversibilité n’est pas qu’une affaire de bâtiments neufs ou de réhabilitations d’immeubles sans charme des années 1970, elle trouve aussi tout son sens quand il s’agit de protéger le patrimoine. Pour le cabinet d’architecte suisse Lutz Architectes, c’est même un principe de base qui doit régner en maître.

Rénovation du bâtiment historique du Pertuis à Neuchâtel (Suisse) par Lutz Architectes, avec un principe de modules pour ne pas impacter la structure ancienne.

« Toute intervention actuelle dans un bâtiment historique doit être réversible sans occasionner de dégâts. On doit pouvoir revenir à l’état initial du bâtiment sans traces de l’intervention », explique-t-on chez Lutz Architectes. « Mais la réversibilité technique doit également être garantie, c’est-à-dire que les composants du bâtiment doivent pouvoir être désassemblés facilement sans perte de valeur et de qualité. »

Et c’est exactement de cette façon qu’a été menée la rénovation du bâtiment historique du Pertuis, à Neuchâtel. Les espaces ont été conçus pour être utilisés soit comme appartement, soit comme bureaux. Ils accueillent aujourd’hui les bureaux du jardin botanique de la ville de Neuchâtel, mais, demain, ils pourraient facilement être loués comme appartement puisqu’ils sont dotés de salles de bains et de cuisine. 

Alors que nous venons de parcourir l’Europe à la découverte de projets durables qui interrogent les pratiques constructives traditionnelles, une réalité s’impose : les modes constructifs modulaires et les bâtiments réversibles, bien plus qu’une tendance, sont une nécessité face aux défis environnementaux et financiers qui pèsent sur le secteur du bâtiment. Cependant, même si ces approches circulaires ouvrent des perspectives prometteuses, elles ne sont pas sans soulever quelques questions. Leur mise en œuvre requiert une planification rigoureuse et une vision à long terme, deux aspects parfois mis à mal dans un secteur encore très contraints par des enjeux d’immédiateté. De plus, si ces techniques permettent de préserver les ressources, elles exigent des compétences spécifiques et peuvent engendrer des coûts initiaux plus élevés.

Mais même si la route vers une construction pleinement circulaire peut sembler encore longue, ces projets démontrent que le voyage vers plus de circularité a déjà bien commencé.

1 Interview d’Anne Démians à Batiweb, décembre 2023
2 Étude “Life Cycle Assessments of The Valentine, Gants Hill, UK and George Street, Croydon, UK”, Dr Tim Forman (Université de Cambridge, Université Napier d’Edinburgh)
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